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« J’ai assisté pour la première fois à une des pratiques singulières auxquelles Himmler s’adonne à cause de ses croyances mystiques. Il avait rassemblé douze SS de haut rang dans la pièce adjacente à celle où von Fritsch était interrogé, et il leur a ordonné de se concentrer et d’exercer une influence mentale sur le général pour le pousser à avouer. Je suis entré dans la pièce par hasard, et la vue de ces douze SS plongés dans un état de profonde concentration était des plus étonnantes, je puis vous l’assurer. »
Walther Schellenberg
« La Bête n’a pas l’apparence de la Bête.
Elle peut même porter une petite moustache comique. »
Soloviev, L’Antéchrist
Les muscles de Steadman étaient tétanisés.
Son esprit essayait désespérément de nier ce que ses yeux voyaient. Heinrich Himmler était mort ! Même s’il ne s’était pas suicidé à la fin de la guerre comme le monde le croyait, Gant avait dit que le Reichsführer était décédé d’un cancer à l’âge de soixante-sept ans. Et pourtant, Himmler se trouvait devant lui, et ses yeux brûlaient d’une vie insane.
Hypnose, se dit Steadman pour ne pas céder totalement à la panique. Ce devait être une forme particulièrement aboutie d’hypnose, c’était la seule explication...
— Ist das der lebendige Parsifal ?[4]
La voix était flûtée, très différente de celle du Dr Scheuer. Pourtant elle sortait de l’apparition qui avait investi le corps du vieil homme.
— Ja, mein Reichsführer, das ist unser Feind[5]. répondit Gant, le visage empreint d’une étrange extase.
Autour de la table, les Thulistes regardaient l’apparition. Certains paraissaient effrayés, d’autres envoûtés tel le marchand d’armes, mais tous étaient visiblement affectés sur un plan physique, comme si on leur avait soutiré toute leur énergie. Un ou deux avaient du mal à garder la tête droite. Kristina s’était complètement affaissée sur sa chaise.
Gant parla de nouveau, d’une voix pleine de déférence :
— Herr Reichsführer, darf ich ergebenst darum bitten, dass wir uns auf Englisch unterhalten ? Viele Mitglieder unseres Orden verstehen nicht unsere eigene Sprache.[6]
— Er versteht sie [7], siffla le visage d’Himmler sans quitter Steadman des yeux.
Le détective sentit sa résistance chanceler. L’apparition semblait si réelle : ce visage gras, avec ces yeux porcins, la moustache ridicule et les cheveux coupés très courts, ces lèvres trop minces au-dessus d’un menton fuyant... N’était-ce vraiment qu’une illusion ?
L’apparition se leva, voûtée dans le corps du Dr Scheuer. Ses prunelles brillantes étaient rivées au prisonnier.
— Vous vous sentez... faible, Parsifal ? fit-elle en anglais avant de laisser échapper un petit rire moqueur. Eux aussi le sont. Mais ils me donnent leurs forces avec joie, alors que vous résistez...
Le détective voulut bouger les bras mais en fut incapable. Il pouvait à peine garder la tête droite. Il ouvrit la bouche pour parler, crier, et ne réussit qu’à pousser un faible grognement.
— Inutile de lutter, dit Gant tandis que l’apparition à ses côtés gloussait. Vous ne pouvez aller contre sa volonté. C’est ainsi que le Reichsführer vit : en prenant l’énergie éthérique des vivants. Hitler en était capable de son vivant. Heinrich Himmler a lui aussi appris, grâce au Dr Scheuer. Mais après sa mort...
— Adolf. Ja, der liebe Adolf. Wo ist er doch jejzt ? Nicht mit uns.[8]
L’apparition oscilla et elle posa une main sur la table. Pendant une seconde sa tête dodelina et pencha en avant. Le visage sembla se brouiller un peu, puis se releva lentement et les petits yeux transpercèrent Steadman.
— Le moment est venu, Herr Gantzer. Il doit mourir. Sa fin sera notre commencement.
— Oui, Reichsführer. Le moment est venu.
Gant prit le fer de lance sur la table.
— La Lance qui protège le Saint Graal, Reichsführer. Prenez-la et sentez son pouvoir. Laissez sa puissance entrer en vous...
Gant tendit la Lance de Longinus et l’apparition la saisit à deux mains. L’arme trembla et Steadman sentit ou vit – c’était la même chose à présent – la lumière qui en émanait. Un halo bleuâtre entoura le métal sombre, puis les mains déformées qui étaient toujours celles du Dr Scheuer, et remonta le long des bras. Bientôt tout le corps fut nimbé de bleu électrique.
La silhouette frêle se redressa peu à peu, et Steadman perçut un son inhumain allant crescendo, qui se mit à tourbillonner follement dans la pièce, rebondissant contre les murs de pierre. La température chutait à chaque seconde, et un froid terrible engourdit très vite le détective. Ses membres se mirent à trembler de façon incontrôlable. Le hurlement démoniaque était de plus en plus fort, à la limite du supportable.
Il vit que la silhouette du Dr Scheuer s’était métamorphosée. Elle n’était plus frêle et voûtée mais droite et vibrante d’une énergie surnaturelle. Une radiance éthérique enveloppait tout le corps. La Lance était pointée vers Steadman, et le visage d’Himmler était tourné vers le plafond, les paupières closes. Puis les yeux commencèrent à s’ouvrir et le visage à s’abaisser. Le détective rassembla toute sa volonté pour briser les liens invisibles qui le maintenaient sur sa chaise, mais c’était inutile : il était impuissant.
Il ne pouvait détacher son regard du visage d’Himmler, malgré ses efforts. Les paupières étaient maintenant ouvertes, mais les pupilles restaient révulsées. Soudain elles revinrent en place et Steadman essaya de fermer ses propres yeux pour échapper à leur éclat. Un rictus déforma la bouche d’Himmler, s’agrandit et s’ouvrit sur un rire suraigu qui se mêla au hurlement dans la pièce.
La Lance braquée, la silhouette se mit à bouger. Pas à pas, avec une lenteur irréelle, elle contournait la table et venait vers Steadman.
Immobile, Gant observait la scène. Son visage trahissait une excitation extatique. Enfin l’heure était arrivée ! Parsifal allait mourir, non de la main de Klingsor mais de celle du véritable Maître : l’Antéchrist ! Et la Lance de Longinus transpercerait le flanc de l’ennemi comme elle avait transpercé celui du Nazaréen deux mille ans auparavant !
L’apparition éleva un peu la Lance, mais la pointe restait dirigée sur la poitrine de Steadman. Elle s’approchait de plus en plus de lui, le clouant sur place de son regard, et le détective prit soudain conscience des présences invisibles et viles qui emplissaient l’atmosphère glacée de la salle. Soudain l’apparition fut auprès de lui, et il comprit qu’il allait être immolé par cette créature qui portait les traits d’un homme naguère haï du monde entier. Et il ne pouvait rien faire pour l’empêcher.
La lance s’éleva un peu plus au-dessus de lui, sa pointe vibrante dirigée vers la poitrine offerte.
Brusquement des éclats de bois jaillirent de la table, et le hurlement strident fut couvert par le staccato des détonations. Puis les projectiles s’enfoncèrent dans le corps de la créature qui tenait la Lance.